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"Ignorance is Bliss"

"Ignorance is Bliss"

Par Georges Orwell

Extrait de  « À ma guise – Chroniques 1943-1947 »

© Agone


Le 4 Août 1944

Un lecteur, en complet désaccord avec moi au sujet des bombardements d’anéantissement, éprouve le besoin d’ajouter qu’il n’est nullement pacifiste : il admet, dit-il, que « le Hun doit être battu » ; il s’élève seulement contre les méthodes barbares qui sont aujourd’hui les nôtres.

Eh bien, je crois, pour ma part, qu’on fait moins de mal en larguant des bombes sur les gens qu’en les traitant de «Huns» Bien sûr, chacun préfère n’infliger ni morts ni blessures s’il peut l’éviter, mais je n’arrive pas à croire que la question décisive soit celle de tuer ou non. Nous serons tous morts dans moins d’un siècle, victimes pour la plupart de cette horreur sordide qu’on appelle « mort naturelle ». Le mal véritable, c’est d’agir d’une manière telle qu’il devienne impossible de vivre en paix, La guerre ne nuit pas à l’édification de la civilisation par les destructions qu’elle engendre (il se pourrait même qu’un de ses effets soit l’accroissement des capacités pro­ductives mondiales dans leur ensemble), ni même par le massacre d’êtres humains, mais par la haine et la mal­honnêteté qu’elle suscite. En tirant sur votre ennemi, vous ne lui faites pas de mal, au sens le plus profond du terme. Mais en le haïssant, en inventant sur lui des men­songes que vous faites croire à vos enfants, en réclamant à grands cris des conditions de paix injustes qui rendront de nouvelles guerres inévitables, vous frappez non une génération destinée à périr mais l’humanité elle-même.

On sait par expérience que les individus les moins contaminés par l’hystérie guerrière sont les combattants eux-mêmes. Ils sont les moins enclins à haïr leurs ennemis, à gober les mensonges de la propagande et à exiger une paix vengeresse. La plupart des soldats – et cela vaut également pour les militaires professionnels en tant de paix – ont une attitude saine à l’égard de la guerre. Ils savent que c’est une chose écœurante mais qu’elle peut souvent s’avérer nécessaire. C’est plus difficile pour un civil : l’attitude détachée du soldat est due en partie à la pure et simple fatigue, aux effets dégrisants du dan­ger et aux frictions permanentes avec sa propre machine guerrière; le civil, lui, bien à l’abri et bien nourri, dispose d’un surplus d’émotions qu‘il va pouvoir consacrer à haïr tel ou tel : l’ennemi s‘il est patriote, son propre camp s’il est pacifiste. Mais la mentalité guerrière est quelque chose qu’on peut combattre et surmonter, exactement comme on peut surmonter la peur des balles. Le problème est que ni la « Peace Pledge Union » ni la « Never Again Society » ne reconnaissent la menta­lité guerrière quand elles l’ont en face d‘elle. En attendant, le fait que les surnoms injurieux du style «les Huns» n’aient pas pris auprès de l’opinion publique me Semble être un bon présage.

Une des actions de la dernière guerre qui m’a toujours paru l’une des plus choquantes n’a pas eu pour but de tuer qui que ce soit; au contraire, elle a même probablement sauvé un grand nombre de vies. Avant de déclencher leur grande offensive à Caporetto (1) , les Allemands noyèrent les soldats italiens sous un flot de faux tracts de propagande socialiste qui prétendaient que les soldats allemands étaient décidés à tuer leur officiers, à fraterniser avec leurs camarades italiens, etc. De nombreux Italiens s’y laissèrent prendre, sortirent de leurs tranchées pour fraterniser avec les Allemand et furent faits prisonniers – et moqués aussi, jimagine, pour leur naïveté. On a défendu devant moi cette action comme une façon hautement intelligente et humain de faire la guerre — et c’est bien vrai si le seul objectif est de sauver la peau du plus grand nombre d’hommes possible. Pourtant, une ruse de ce type attente bien plus gravement aux racines mêmes de la solidarité humaine que ne saurait le faire un simple acte de violence.

Image: André Bergamin

(1). La bataille de Caporetto (24 octobre-9 novembre 1917) s’est soldée par une lourde et humiliante défaite infligée aux Italiens par les armées autrichienne et allemande.

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