Home

Wall of shame

Wall of shame

Par Tzvetan Todorov

Extrait de « La peur des barbares: Au-delà du choc des civilsations »

© Éditions Robert Laffont


Les explications des conduites par l’appartenance des indi­vidus à leur groupe, plutôt que par des causes chaque fois par­ticulières, sont commodes : on ne se fatigue pas à explorer les situations singulières, on possède d’avance la réponse – qui, de plus, est facile à comprendre et à retenir pour le grand public. En outre, une telle explication a l’avantage de postuler l’infé­riorité de ces êtres : nous savons exercer notre liberté et choisir nos actes, qui relèvent donc d’une analyse politique ou psycho­logique, eux obéissent aveuglément aux coutumes de leur groupe et appartiennent au domaine de l’ethnologie ou des cultural studies. Si ces jeunes des banlieues brûlent les voitures de leurs voisins, ou les bus qui les relient au reste de la ville, ou les écoles fréquentées par leurs petits frères et sœurs, c’est parce qu’ils obéissent à leur ADN culturel : inutile de se poser davantage de questions. La culture d’origine joue alors le rôle réservé à la race au XIXe siècle.

Ce déterminisme rigide concerne plus particulièrement les ressortissants des pays à majorité musulmane. Tous les autres êtres humains agissent pour une variété de raisons : politiques, sociales, économiques, psychologiques, physiologiques même ; seuls les musulmans seraient toujours et seulement mus par leur appartenance religieuse. Comme chez Huntington, les sté­réotypes orientalistes deviennent une explication universelle des comportements les plus variés, censés caractériser le mil­liard d’hommes et de femmes habitant des dizaines de pays en Afrique, en Europe et en Asie. La liberté de l’individu, reven­diquée pour la population de l’Occident, leur est refusée : eux obéissent en tout à leur essence immuable et mystérieuse de musulmans.

De ce point de vue, les auteurs de la violence dans les quar­tiers déshérités des grandes villes européennes se voient rap­prochés des terroristes internationaux, eux aussi mus par leur seule identité culturelle et religieuse, donc par leur apparte­nance collective. Nos actes ont des raisons, les leurs n’ont que des causes. « Afin de rester dans le cercle de la raison, […] il nous faut à tout prix prêter des arguments aux tueurs », écrit Pascal Bruckner : en fait, donc, ils n’auraient pas d’argu­ments, seulement des pulsions meurtrières qui les agissent à leur insu. Élie Barnavi ajoute : « Ce terrorisme-ci, nous ne le comprenons pas, car il nous est radicalement étranger. » La for­mule devrait être retournée : c’est parce que nous postulons au préalable que ces êtres-là nous sont radicalement étrangers – nous libres, rationnels, c’est-à-dire pleinement humains, eux déterminés, irrationnels, donc incomplètement humains – que nous ne parvenons pas à les comprendre. Car ce n’est pas une explication suffisante que de conclure : «On ignore ce qu’ils veulent, sinon tuer le plus de gens possible, voilà tout. » Vraiment ?

Les guerres sont motivées par le besoin de s’emparer des richesses des voisins, d’exercer le pouvoir, de se protéger des menaces réelles ou imaginaires ; bref, elles ont, on l’a dit, des raisons politiques, sociales, économiques, démographiques. On n’a pas besoin d’évoquer l’islam ou le choc des civilisations pour expliquer pourquoi des Afghans ou des Irakiens résistent aux forces militaires occidentales occupant leur territoire. Ni de parler d’antijudaïsme ou d’antisémitisme pour comprendre les raisons des Palestiniens de ne pas se réjouir de l’occupation israélienne de leurs terres. Ni de citer les versets du Coran pour donner un sens aux réactions des Libanais qui, en 2006, résis­taient à la destruction des infrastructures de leur pays.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s