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Par Michel Warschawski

Extrait de « Programmer le désastre. La politique israélienne à l’œuvre »

© La Fabrique – février 2008


Mystifications

Toute guerre est d’abord une guerre de propagande, et celle qui se déroule sur la terre de Palestine ne fait pas exception à la règle. Lisons les titres des grands quotidiens internationaux:
Après que le Hamas s’est emparé du pouvoir à Gaza
Faux : c’est dans des élections, dont le monde entier a salué le caractère transparent et démocratique, que le Hamas a gagné les voix de la grande majorité de la population palestinienne. Non seulement il ne s’est pas «emparé» du pouvoir, mais il a immédiatement accepté de former un gouvernement d’union nationale, dans lequel les vaincus – le Fatah et ses supporters – étaient surreprésentés.
Le Hamas a mis fin au gouvernement d’union nationale.
Faux : c’est le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, qui, sous la pression de l’administration américaine, a constitué à  Ramallah un gouvernement parallèle au gouvernement démocratique d’Ismaël Haniyeh, que les membres du Fatah ont aussitôt quitté.
Le Hamas a déclaré la sécession de Gaza et a rompu tout lien avec la Cisjordanie
Faux: c’est Mahmoud Abbas qui, sous la protection de l’armée israélienne et après un coup d’État avorté dans la bande de Gaza et la fuite de ses troupes en Égypte, a retiré son administration. En rompant tout lien avec la bande de Gaza, il acceptait que celle-ci soit considérée par Israël et la communauté internationale comme une « entité hostile » (sic), à savoir une zone où vivent plus d’un million et demi de femmes, hommes, enfants et vieillards, dont les droits les plus élémentaires, à commencer par le droit à l’alimentation et aux soins médicaux, sont niés.
On ne peut reconnaître le gouvernement Hamas, car il est responsable d’attentats terroristes
Faux, archifaux: depuis quatre ans, le Hamas respecte scrupuleusement une trêve unilatérale, et les (rares) attentats ainsi que les roquettes tirées du nord de la bande de Gaza sont surtout le fait… des brigades Al-Aqsa, liées au Fatah.
Si Gaza est le « Hamasland », la Cisjordanie, elle, est le « Fatahland».
A-t-on oublié qu’aux dernières élections législatives, le Hamas a largement remporté le scrutin en Cisjordanie également? Et que si les troupes de Mahmoud Abbas y imposent l’ordre, c’est parce que l’organisation islamiste a fait le choix d’empêcher coûte que coûte une dégradation qui pourrait mener à la guerre civile ? Le jour où le Hamas décidera de changer de politique et de prendre le pouvoir (qui lui revient de droit) ce ne sont pas les gangs du Fatah qui l’arrêteront.

Ces mystifications qui nous accompagnent depuis des années constituent la toile de fond de l’information quotidienne et du discours des politiciens. Des mystifications identiques ont accompagné l’agression israélienne au Liban ou encore ce qu’on a appelé « la seconde Intifada ». Contrairement à ce que ne cessent de répéter les médias, c’est Israël, et non le Hezbollah, qui, en juillet 2006, a commencé à bombarder la ville de Tyr et les villages du Sud-Liban, et c’est ensuite que le Hezbollah a décidé de lancer ses roquettes sur les localités du nord d’Israël. Quant à la « seconde Intifada », je la mets intentionnellement entre guillemets car, contrairement à la première, elle n’est pas un soulèvement palestinien mais la conséquence directe d’une offensive israélienne, véritable reconquête, planifiée de longue date par Benyamin Netanyahou, Ehoud Barak et Ariel Sharon, pour mettre fin au processus d’Oslo, auquel ces trois Premiers ministres s’étaient toujours opposés.

Si cette propagande mensongère trouve une oreille réceptive, y compris auprès d’hommes et de femmes de gauche, c’est parce qu’elle entre en résonance avec l’idéologie du « choc des civilisations » qui a depuis longtemps sa place dans les cercles occidentaux que l’on dit progressistes.
Souvent enrobée de féminisme et de laïcité, l’islamophobie est venue prendre la place de l’ancien antisémitisme, passé de mode. «Islamo-fascisme» remplace «judéo-bolchevisme» et l’on colle soudain « judéo » à chrétien pour exclure le musulman qui est devenu l’Autre de l’Occident. Il va sans dire que les dirigeants communautaires juifs collaborent activement à cette construction de guerre qu’est le concept de «civilisation judéo-chrétienne», et se portent volontaires pour être en première ligne de la croisade islamophobe : pour être enfin accepté dans le « nous » occidental, il faut évidemment faire allégeance à la politique d’exclusion du musulman.

Quand Samuel Huntington publie Le Choc des civilisations, il ne sait sans doute pas encore qu’il suggère ainsi un cadre stratégique aux visées impériales des néoconservateurs américains. Il croit décrire une situation, alors qu’en fait, il indique une route à suivre et une idéologie pour la justifier. Il suffit d’écouter les propos du président de la République française, rapportés par Jean Quatremer (Libération, 19 novembre 2007) :
«Nicolas Sarkozy se serait livré à une véritable diatribe antimusulmane devant ses invités… Le chef de l’État s’est lancé dans un discours confus d’une vingtaine de minutes, dans un langage très dur, très familier, choquant pour tout dire, [contre le] trop grand nombre de musulmans présents en Europe et leurs difficultés d’intégration.» Les Premiers ministres suédois et irlandais, toujours selon Libération, «ont retiré la désagréable impression que Sarkozy, non seulement avait un sérieux problème avec les musulmans, mais avait du mal à maîtriser ses nerfs » et qu’il « aurait décrit de façon apocalyptique le “choc de civilisation” qui oppose les musulmans à l’Occident ».

Tout ceci n’est pas anodin : longtemps, la France a tenté de faire barrage à la croisade civilisationnelle des conservateurs et néoconservateurs américains, ou du moins de ne pas y prendre part. La nouvelle politique extérieure de Nicolas Sarkozy représente une rupture après un demi-siècle d’une stratégie dont de Gaulle avait tracé les grandes lignes, et qui se caractérisait par une autonomie relative face aux visées impériales étatsuniennes. La visite d’allégeance de Sarkozy à Bush et les déclarations scandaleuses de Bernard Kouchner sur l’Iran marquent le ralliement de la France à la croisade antimusulmane et au projet de la guerre globale, préventive et sans fin des néoconservateurs et des intégristes évangélistes.
Le principal problème n’est pas la politique et l’idéologie des néoconservateurs français, mais les dégâts que provoque cette idéologie dans le mouvement social et dans la gauche : sous couvert de laïcité ou de féminisme, le racisme a repris ses droits dans une partie de la gauche. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les arguments utilisés pour dénigrer l’islam et les comparer au discours de cette même gauche envers le judaïsme. A-t-on entendu les croisés du féminisme anti-islamiste et autres laïcards dénoncer avec la même vigueur le foulard que portent nombre de juives pratiquantes (ou de nonnes catholiques) ? Les entend-on parler des rabbins comme «des barbus»? Osent-ils dire que la religion juive est « intrinsèquement hostile au progrès, à la laïcité ou aux droits des femmes»? Féminisme ou laïcité à géométrie variable : cela s’appelle le racisme, le vieux racisme antimusulman qu’on a dû cacher pendant quelques décennies mais qui n’a jamais vraiment disparu du discours de la gauche européenne.


Source: La Fabrique éditions

Photo: philbertobehan

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