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Par Alain Gresh

Juillet 2008


Le 13 juillet 2008  s’ouvrait à Paris le sommet constitutif de l’Union pour la Méditerranée, un projet aux objectifs ambigus (lire « Foire d’empoigne autour de la Méditerranée »), mais que M. Nicolas Sarkozy présente comme un de ses grands objectifs de politique étrangère. Dans ce domaine plus que jamais réservé, le président a multiplié les initiatives, oubliant les déclarations sur la défense des droits humains qu’il avait martelées durant la campagne électorale et que la nomination de M. Bernard Kouchner au Quai d’Orsay devait concrétiser (lire « “Le Quai d’Orsay, c’est moi !” »). Au-delà des dysfonctionnements liés à l’exercice solitaire du pouvoir par le chef de l’Etat et à la marginalisation du ministère des affaires étrangères, se dégage une conception diplomatique « occidentalo-atlantiste » fondée sur l’alliance avec les Etats-Unis et sur la perception que les transformations du monde sont menaçantes pour l’Occident. Cette vision imprègne la gestion de tous les dossiers, de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) au conflit israélo-palestinien, du nucléaire iranien à la crise libanaise. Mais, parfois, la dure réalité et les intérêts économiques et stratégiques, en Afrique par exemple (lire « Signaux contradictoires sur le continent noir »), ramènent le président à une politique plus traditionnelle.

Naguère l’exercice était banal, presque routinier. La France élisait un président ; un an plus tard, le journaliste chargé de faire le bilan de sa politique étrangère énonçait le même constat, résumé en un mot : continuité. Dans ce « domaine réservé », le consensus s’imposait à la gauche comme à la droite depuis que Charles de Gaulle en avait, après 1958, fixé les grandes lignes. La victoire en 1974 d’un candidat non gaulliste, M. Valéry Giscard d’Estaing, n’avait entraîné aucun tournant majeur, ni celle de François Mitterrand, pourtant réputé atlantiste et proche d’Israël.

Avec l’élection de M. Nicolas Sarkozy, le 6 mai 2007, quelque chose a changé. D’ailleurs, l’Elysée s’en glorifie : la politique étrangère n’échappe pas à la volonté de changement du président. Mais quelle est la part de la « rupture » et celle de la « continuité », deux principes mille fois ressassés depuis un an ? Tenter un bilan dans ce domaine est ardu tant le volontarisme règne au sommet de l’Etat, tant les retournements sont difficiles à décrypter, sans parler d’un certain opportunisme propre à tous les dirigeants politiques.

Jamais, depuis les débuts de la Ve République, les décisions n’ont été à ce point concentrées dans les mains d’un seul homme, qui professe un profond mépris pour le ministère des affaires étrangères et, plus largement, pour les institutions et les dossiers. La réception très médiatisée du colonel Mouammar Kadhafi au mois de décembre 2007, à Paris, a mis en lumière les couacs d’une gestion solitaire. Le président Sarkozy récompensait ainsi son hôte de lui avoir remis les infirmières bulgares (1), mais le prix payé en termes d’image laissa les diplomates du Quai d’Orsay abasourdis. Il est vrai que la vente d’une vingtaine d’Airbus, les contrats obtenus par les groupes Areva, Vinci, Veolia Environnement, Gaz de France, sans oublier la coopération dans le domaine du nucléaire civil, atténuent bien des scrupules — cette « diplomatie nucléaire », très mercantile, semble un axe prioritaire en direction des pays méditerranéens et arabes.

Pas plus qu’aux Etats-Unis ou en Russie, ceux qui orientent la politique étrangère française ne sont unis comme les doigts d’une main. Autour du président de la République, décideur en dernière instance, trois cercles sont en compétition.

D’abord, un groupe zélé d’intellectuels, de journalistes et d’hommes d’affaires, profondément proaméricains et qui, à l’occasion de rencontres informelles ou de « dîners en ville » avec le président, pèsent sur ses choix. Ils sont soutenus, dans les différentes institutions de l’Etat, par un groupe de « jeunes idéologues » convaincus que la France, tout comme Israël, appartient à un camp occidental confronté à de multiples menaces, de la Russie à la Chine, en passant par l’islam. Pour eux, la « politique arabe de la France » n’a été au mieux qu’un leurre, au pis une trahison des idéaux de l’Occident. Ils ne croient pas à l’action nationale et sont prêts à sacrifier, sans états d’âme, PSA Peugeot-Citroën, Renault ou Total sur l’autel du combat contre le « péril perse ». Ils ont des relais dans l’Union pour la majorité présidentielle (UMP), et le titre d’un livre passé inaperçu de l’ancien premier ministre Edouard Balladur résume leur programme : Pour une Union occidentale entre l’Europe et les Etats-Unis (2). Leur influence s’étend bien au-delà de la droite, au cœur même du Parti socialiste.

Deuxième cercle, les héritiers de la politique traditionnelle « gaulliste », en position défensive, malgré l’ascendant particulier du « conseiller spécial » du président, M. Henri Guaino. Retranchés au ministère des affaires étrangères et européennes, ils tentent de résister à leur marginalisation.

Enfin, le troisième groupe, celui des techniciens qui, autour de M. Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique du président, gèrent avec pragmatisme les dossiers et tempèrent, quand ils le peuvent, les élans incontrôlés du chef de l’Etat.

S’il faut en croire les discours, le premier courant, que l’on peut qualifier d’« occidentalo-atlantiste » — selon l’expression de M. Hubert Védrine, l’ancien ministre socialiste des affaires étrangères —, domine. Cohérent et sans complexes, il se veut en rupture avec la pratique de la langue de bois diplomatique. Deux principes le structurent : l’appartenance à l’Occident ; l’alliance assumée avec les Etats-Unis. « Jusqu’à présent, explique un diplomate (3), l’utilisation du terme “Occident” dans les notes et les rapports officiels était proscrit ; depuis l’élection de mai 2007, c’est devenu un terme-clé du discours sarkozyste. » Un autre, qui partage le point de vue présidentiel, précise : « Sarkozy affirme clairement que nous appartenons à l’Occident, que nous ne sommes pas sur les marges, comme avait tendance à le dire Chirac. Nous partageons les mêmes valeurs, la même histoire. »

Lors de son premier grand discours de politique étrangère, le 27 août 2007 à la conférence des ambassadeurs, le nouveau chef de l’Etat avait utilisé à sept reprises les termes « Occident » ou « occidental », notamment pour mettre en garde contre les risques d’une confrontation avec l’islam. Ils sont repris dix-huit fois dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale (4), sans jamais être définis.

Ce ralliement à l’Occident s’accompagne d’une volonté affichée d’en finir avec ce que certains nomment l’« antiaméricanisme ». « On ne comprend rien au président, explique un analyste, si on ne mesure pas sa fascination pour les Etats-Unis. C’est elle qui dicte ses autres prises de position, notamment son engagement en faveur d’Israël. Il est convaincu que c’est parce que nous sommes alliés avec les Etats-Unis que nous pourrons peser sur la politique internationale. »

M. Sarkozy serait-il alors « un néoconservateur américain avec un passeport français (5) » ?/1Quelle est l’ampleur du tournant opéré ? La « tradition gaulliste » garde-t-elle encore un poids ? Comment expliquer les « contradictions » entre les choix opérés ? Pour répondre à ces questions, il faut quitter le domaine du verbe et dresser le bilan de l’action du président. Quatre dossiers, parmi d’autres, permettent de porter un premier jugement : les rapports avec l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et les Etats-Unis ; la question nucléaire iranienne ; les relations avec la Syrie et le Liban ; le conflit israélo-palestinien.

OTAN, le ralliement

C’est lors de la conférence des ambassadeurs que le président Sarkozy formule son plan de réintégration dans l’OTAN : « Cette Alliance atlantique, faut-il le rappeler, c’est la nôtre : nous l’avons fondée, nous en sommes aujourd’hui un des principaux contributeurs. (…) Je souhaite que dans les prochains mois nous avancions de front vers le renforcement de l’Europe de la défense et vers la rénovation de l’OTAN et donc de sa relation avec la France. Les deux vont ensemble. Une Europe de la défense indépendante et une organisation atlantique où nous prendrions toute notre place. »

Le sommet de l’OTAN de Bucarest en avril 2008 a marqué un pas de géant dans cette direction, le président Bush ayant entériné l’idée d’un renforcement de la défense européenne. L’étape suivante sera franchie, en mai 2009 — comme l’a confirmé le Livre blanc —, avec la célébration du soixantième anniversaire de l’OTAN et le retour de la France au bercail lors d’une réunion qui sera « partagée » entre la France et l’Allemagne, entre Strasbourg et Kehl. Mais d’ici là, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, sans parler de leurs vingt-quatre partenaires, seront-ils capables de définir une politique de défense commune qui soit autre chose qu’un substitut aux casques bleus dans certains conflits marginaux ? A l’heure de la crise institutionnelle qui frappe l’Union à la suite du « non » irlandais, cela est peu probable.

« Sur ces questions, nous pouvons nous appuyer sur le Royaume-Uni, explique un haut fonctionnaire. Il est temps de faire le deuil d’une vision mythologique de la relation franco-allemande, de la photo entre [Helmut] Kohl et Mitterrand. Après tout, la guerre est finie et le dernier poilu est mort… » Et, à ceux qui dénoncent un « tournant atlantiste » et la trahison de l’héritage de de Gaulle — la sortie de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN en 1966 —, il rétorque : « La proposition d’un retour dans l’organisation militaire intégrée avait été faite par [Jacques] Chirac en 1995. Arrêtons d’être hypocrites ! Lors de la guerre du Kosovo, c’est une escadrille française qui a effectué le premier bombardement de la Serbie. Nous faisons de beaux discours, mais dans la réalité nous participons aux opérations de l’OTAN, que cela soit au Kosovo ou en Afghanistan. »

Bruno Tertrais, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique, qui a participé à la commission chargée de l’élaboration du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, confirme : « L’intention de Sarkozy de rejoindre le commandement intégré de l’OTAN comporte une composante idéologique forte : la France appartient à la famille occidentale et elle ne fait que reprendre sa place naturelle. Pour lui, l’anormalité, c’est la situation présente. »

Dès 1987, sous le pseudonyme de Damien Beauchamp, un diplomate qui est devenu l’un des principaux responsables du Quai d’Orsay écrivait : « Une “orthodoxie” gaulliste — dont le général aurait eu horreur — risque de justifier une “pétrification” de notre politique étrangère : il faut tuer le père pour lui être fidèle (6). » Pourtant, ces oripeaux psychanalytiques ont peu de chances de convaincre, tant ils font fi d’éléments symboliques. Le discours de de Gaulle, à Phnom Penh en 1966, contre la guerre américaine au Vietnam, comme celui de M. Dominique de Villepin, à New York en 2003, contre l’invasion de l’Irak, n’ont pas seulement accru le rayonnement de la France. Ils ont permis d’éviter une division simpliste du monde en deux camps antagonistes, hier « capitaliste » et « communiste », aujourd’hui « Occident » et « islam », dans lesquels chaque Etat serait sommé de s’enrôler.

A Londres, le 26 mars 2008, le président Sarkozy exprimait son refus que « le monde du XXIe siècle soit gouverné par les institutions du XXe siècle, en laissant à l’écart les principales puissances émergentes et leurs deux milliards et demi d’habitants ». Contrevenant à ses propres recommandations, il s’est empressé de manifester sa bonne volonté à l’égard de l’OTAN, une institution du siècle dernier, en accroissant l’effort français en Afghanistan, au moment même où nombre d’analystes estiment que cette guerre est perdue. Pour se « couvrir », M. Sarkozy a prétendu que la participation française permettrait d’infléchir la stratégie américaine dans ce pays, de donner la priorité à la reconstruction ; ce fut l’argument utilisé par M. Anthony Blair pour justifier l’engagement britannique en Irak, avec le succès que l’on connaît.

Plus grave, peut-être, le président français a inscrit ce conflit dans le cadre du « choc des civilisations » qu’il prétend rejeter. Lors de son voyage en Afghanistan, il s’adressait ainsi le 22 décembre 2007 aux soldats français : « Vous travaillez à la stabilité du monde parce que, si l’Afghanistan devait devenir un Etat terroriste, c’est nous tous, y compris dans l’Hexagone et en Europe, qui en paieraient (sic) un jour le prix. » Ce discours, en conformité avec celui du président George W. Bush, fait de l’Afghanistan le front avancé de la « guerre contre le terrorisme » et de l’OTAN un instrument « global » chargé du maintien de l’ordre occidental.

Iran, préparation à la guerre

Le durcissement de la politique française à l’égard de l’Iran s’est dessiné en 2004-2005, alors que M. Chirac cherchait à rétablir des ponts avec M. Bush après la « cassure irakienne » (7). Mais, malgré sa forte méfiance à l’égard des dirigeants de la révolution islamique — née à la fois de sa sympathie pour le régime de Saddam Hussein et de ses mésaventures dans la tentative de faire libérer les otages français au Liban en négociant avec Téhéran en 1986-1988 —, le président Chirac ne cachait pas son inquiétude devant les risques d’une escalade militaire. D’où, sans doute, son « dérapage » en janvier 2007 : lors d’un entretien publié par l’International Herald Tribune, il observait que la possession par l’Iran d’une ou deux bombes atomiques ne serait pas si dangereuse : « Où l’Iran enverrait-il cette bombe ? Sur Israël ? Elle n’aura pas fait deux cents mètres dans l’atmosphère que Téhéran sera rasée (8). »

Avec l’élection de M. Sarkozy, l’Elysée et le ministère des affaires étrangères — ou plutôt sa division des affaires stratégiques, de sécurité et du désarmement, qui gère le dossier du nucléaire iranien et dont les positions sont d’autant plus intransigeantes que ses responsables « n’ont jamais rencontré un responsable iranien », ironise un diplomate — se retrouvent sur la même longueur d’onde. Dès la conférence des ambassadeurs, le nouveau président dénonce comme « inacceptable » un Iran doté de l’arme nucléaire et souligne « l’entière détermination de la France dans la démarche actuelle alliant sanctions croissantes mais aussi ouverture si l’Iran fait le choix de respecter ses obligations. Cette démarche est la seule qui puisse nous permettre d’échapper à une alternative catastrophique : la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran ». Fait rare, cette position suscite une vive critique du New York Times sous la forme d’un éditorial publié le 30 août 2007 et intitulé « No times for threats » (« L’heure n’est pas aux menaces »).

Les propos du président ont débouché sur un engagement français renforcé contre l’Iran et sur la volonté d’imposer des sanctions européennes en dehors du cadre des Nations unies — sanctions auxquelles le président Chirac s’était toujours opposé. Cette stratégie est un échec. Téhéran ignore les résolutions du Conseil de sécurité, poursuit son programme d’enrichissement de l’uranium, desserre le contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). En subordonnant, selon les vœux de Washington, le dialogue avec l’Iran à la suspension du programme d’enrichissement — programme conforme, rappelons-le, au traité de non-prolifération nucléaire (TNP) —, la France et l’Union européenne se sont privées de tout rôle autonome.

Une autre approche était possible. L’Union européenne et la France le savaient, elles qui, par le dialogue, avaient obtenu la suspension par l’Iran en novembre-décembre 2003 de son programme d’enrichissement de l’uranium puis sa signature du protocole additionnel au TNP (qui permet notamment des inspections beaucoup plus « musclées » de l’AIEA). Téhéran avait respecté cet engagement jusqu’au début 2005 avant d’y renoncer, invoquant le peu de répondant d’une Europe paralysée par la position intransigeante de Washington, qui s’obstine à voir dans l’Iran l’incarnation du Mal.

Régulièrement, depuis plus de deux décennies, les Etats-Unis et Israël prédisent que l’Iran aura l’arme nucléaire d’ici à deux ans. Le 17 octobre 2007, le président Bush déclarait qu’il fallait empêcher ce pays d’avoir « la capacité, le savoir pour faire une bombe atomique ». Que fera la France si la Maison Blanche attaque préventivement l’Iran pour l’empêcher d’acquérir cette « capacité » et ce « savoir » ? Qui définira les termes de « capacité » et de « savoir » ?

Le raid israélien contre la Syrie, en septembre 2007, offre une préfiguration de ce que serait la réaction française. En avril 2008, la Central Intelligence Agency (CIA) a publié des documents, très controversés, prétendant que le site attaqué était nucléaire. Muette sur cette action militaire qui viole le droit international, la France, avec les mêmes mots que ceux du département d’Etat américain, estimait important que « la Syrie fasse toute la lumière sur ses activités nucléaires passées et présentes ».

Liban, une dérisoire parade

Flanqué par les dirigeants de tous les partis politiques français, accompagné par des dizaines de journalistes, M. Sarkozy s’est rendu à Beyrouth le 7 juin pour saluer le nouveau chef de l’Etat, le général Michel Sleimane. Une nouvelle fois, les médias s’empressèrent de glorifier le rôle de M. Sarkozy, en dépit du fait que l’accord signé entre la majorité et l’opposition au Liban s’était conclu en l’absence de la France.

Quand il arrive à l’Elysée, M. Sarkozy hérite d’un dossier libanais faisandé. Depuis 2005, M. Chirac avait confondu les intérêts de son pays avec ceux de la famille Hariri et s’était identifié au gouvernement de M. Fouad Siniora, qui ne représentait pourtant que la moitié du Liban. Certes, M. Chirac a pu s’installer, à la fin de son mandat, dans un superbe appartement parisien appartenant à M. Saad Hariri, mais Paris n’est pas sorti grandi de cette collusion.

Emoustillé à l’idée de prendre le contre-pied de son prédécesseur, M. Sarkozy décide de tirer un trait sur cet épisode, et appuie la proposition de son ministre des affaires étrangères de réunir à La Celle-Saint-Cloud, en juillet 2007, toutes les factions libanaises, y compris le Hezbollah. Il passe outre aux critiques israéliennes et américaines et aux objections des « occidentalo-atlantistes » pour qui la Syrie et ses alliés libanais constituent un pilier de l’« axe du Mal ». M. Kouchner multiplie alors les voyages au pays du Cèdre, où il entretient d’anciennes relations avec des responsables des deux camps. Impatient, convaincu que l’on peut régler les problèmes « d’homme à homme », le président de la République envoie le 4 novembre à Damas M. Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée, et M. Levitte, son conseiller diplomatique, sans en informer… M. Kouchner. Ce cafouillage brouille les repères. Comme souvent dans ce type de tractation, où s’entrecroisent les stratégies communautaires des protagonistes libanais — sans parler de leur grande vénalité — et des intérêts extérieurs multiples (syrien et israélien, américain et iranien, français et saoudien), l’accord sur l’élection du président, qui semblait imminent début décembre, est repoussé. Paris désertera alors le terrain et laissera le champ libre au Qatar, qui prendra le relais de la médiation.

Ce petit pays gazier, qui accueille la principale base américaine dans la région, entretient d’excellentes relations avec la Syrie, l’Iran — et la France. Il abrite un bureau de représentation israélien, cultive des contacts suivis avec le Hezbollah (et le Hamas). Il va obtenir ce que Paris, par son manque de persévérance et par un retour à une lecture simpliste du conflit — qui évacue totalement les réalités locales au profit d’une vision d’affrontement régional avec la Syrie et l’Iran —, n’a pas obtenu : la formation d’un gouvernement d’union nationale, avec une minorité de blocage pour l’opposition.

Nouveau revirement de M. Sarkozy, qui appelle le 29 mai le président syrien Bachar Al-Assad au téléphone, l’invite à Paris pour le sommet de l’Union pour la Méditerranée et dépêche à nouveau à Damas MM. Guéant et Levitte. Au risque de brouiller toute lisibilité de la politique française et de contribuer à la discréditer dans la région. Au nom de la défense des droits humains, le Parti socialiste critique l’invitation faite au chef de l’Etat syrien, mais ne dit rien de la présence annoncée sur les Champs-Elysées des présidents égyptien et tunisien ou du premier ministre israélien. Les Etats-Unis, eux aussi, expriment leur réticence. Décidément, les intérêts propres de la France rendent délicat un alignement pur et simple sur l’axe américano-israélien.

Ces choix sont-ils cohérents ? « Pourquoi récompenser la Syrie pour son rôle dans la solution de la crise libanaise et ne rien faire pour l’Iran, qui a fait preuve d’une grande modération sur ce dossier ? », s’interroge un diplomate arabe en poste à Beyrouth. L’objectif proclamé par M. Sarkozy d’entraîner le président Al-Assad à se désolidariser de l’Iran — un but totalement irréaliste dans le contexte régional actuel — ne peut déboucher que sur de nouvelles déceptions et de nouveaux retournements. Comme le laissait entendre le général de Gaulle, il vaut mieux ne pas s’envoler vers l’Orient compliqué avec des idées simples.

Israël au-dessus de tout soupçon

Jeune et éphémère porte-parole du président de la République, M. David Martinon rencontre, le 21 novembre 2007, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) et salue l’alliance entre la France et Israël qui doit être au « cœur de l’Union méditerranéenne ». Emporté par sa passion, il affirme que les relations entre les deux pays sont revenues à leur état d’avant… la guerre de juin 1967, c’est-à-dire au temps où la France aidait Israël à se doter de l’arme nucléaire.

Paris et Tel-Aviv se sont spectaculairement rapprochés en 2004-2005, mais le départ de M. Chirac, soupçonné de sympathie à l’égard des Arabes, ouvre la voie à une lune de miel fièrement revendiquée. Un journaliste de Haaretz peut ainsi se réjouir de l’arrivée à l’Elysée d’un président qui pense que « la création de l’Etat juif est “le fait politique majeur du XXe siècle (9)”, qui s’est engagé à aider à entraver l’établissement d’un “Hamastan” à Gaza, et de ne jamais faire de compromis sur la sécurité d’Israël. Cela est peut-être, ou peut-être pas, lié à ses “gènes” juifs (10), mais Nicolas Sarkozy est perçu comme l’un des nôtres (11) ». Le spectaculaire voyage du président en Israël, du 22 au 24 juin, en a témoigné. Non seulement le discours de M. Sarkozy reprend une histoire du sionisme fondée sur la mythologie biblique, exprime sa sympathie pour la souffrance des Israéliens — sans dire un mot de celle des Palestiniens —, omet de parler de l’occupation, mais il indique clairement qu’Israël et la France sont dans le même camp, celui de la démocratie. Il aurait dû se rappeler que la France ou les Etats-Unis, quand ils martyrisaient l’Indochine et le Vietnam, étaient aussi des démocraties. Pour ne pas déplaire à ses hôtes, il a même « oublié » de lire la phrase de son discours qui évoquait le retour à la frontière de 1967.

La visite a également confirmé que les liens bilatéraux avec Israël se renforcent comme si l’occupation n’existait pas, comme si la colonisation n’avançait pas, comme si la répression quotidienne s’expliquait par le terrorisme. Et, lorsque le gouvernement de M. Ehoud Olmert approche, l’an dernier, Mme Angela Merkel, qui préside alors l’Union européenne pour obtenir un partenariat renforcé avec cette dernière, la réaction française compta au nombre des plus positives. Il s’agissait à la fois d’approfondir les coopérations dans le domaine économique, mais surtout de resserrer les liens politiques. Les responsables israéliens demandaient une rencontre annuelle avec le Conseil des ministres de l’Union européenne, un privilège dont ne jouissent que de grands pays comme les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Ne doutant de rien, ils voulaient être consultés sur toute déclaration européenne concernant le Proche-Orient.

Quand les premiers gouvernements arabes réagirent, le réveil fut rude à l’Elysée. Les « amis » de la France menacèrent de boycotter le sommet méditerranéen du 13 juillet. Et, le 16 juin, lors du Conseil d’association Union européenne – Israël, les Vingt-Sept repoussaient, très diplomatiquement, les demandes politiques de Mme Tzipi Livni, la ministre des affaires étrangères. Après avoir laissé planer le doute sur sa participation au conseil, elle décidait finalement d’y assister et, pour transformer son relatif échec en victoire, distillait des informations à moitié vraies, reprises sans vérification par la presse israélienne et européenne (12).

Ainsi, quelquefois, le principe de réalité peut reprendre le dessus. En avril dernier, l’Elysée a donné son feu vert à un voyage à Gaza de M. Yves Aubin de La Messuzière. Cet ancien directeur Afrique du Nord – Moyen-Orient au ministère des affaires étrangères était chargé de prendre contact avec le Hamas. Mais, dès que l’affaire fut éventée, le porte-parole du Quai d’Orsay évoqua une « initiative individuelle », sans vraiment la désavouer. M. Sarkozy, lors de sa très brève incursion à Bethléem le 24 juin s’est livré à une attaque en règle contre le Hamas : « On ne fait pas la paix avec le terrorisme, on ne discute pas avec le terrorisme. C’est valable pour le Hamas et pour tous ceux qui se comportent de la même façon. » Est-ce valable pour le gouvernement israélien qui mène une politique de terrorisme contre la population palestinienne ? Si, dans les années 1970 et 1980, la France s’en était tenue à la position israélo-américaine qualifiant l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de « terroriste » et n’avait pas entamé un dialogue avec Yasser Arafat, on peut penser que jamais des négociations ne se seraient ouvertes entre l’OLP et Israël dans les années 1990.

Rupture ? Continuité ? Parfois l’un, parfois l’autre… Malgré l’affaire du Tibet, Paris cherche à maintenir ses bonnes relations avec Pékin. Au sommet de Bucarest, la France, pour ménager Moscou, s’est opposée, au moins provisoirement, à l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN.

La politique étrangère bouge, parfois subrepticement, parfois ouvertement. Ces changements sont impulsés par le chef de l’Etat, de manière souvent brouillonne, et par un courant « occidentalo-atlantiste » qui avance « à visage masqué », tant les idées qu’il défend sont impopulaires. Ce dernier profite du « vide » intellectuel : personne ne sait comment définir un projet cohérent qui reprenne, en la transformant, la tradition mise en place par de Gaulle d’une action autonome de la France, d’un monde qui ne serait pas coupé en deux.

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(1) Cette libération avait été préparée par de longues négociations sans lesquelles le volontarisme de M. Sarkozy n’aurait jamais abouti. Cf. Marc Pierini, Le Prix de la liberté. Libye, les coulisses d’une négociation, Actes Sud, Arles, 2008.

(2) Fayard, Paris, 2007.

(3) La plupart de nos interlocuteurs ont refusé d’être désignés nommément.

(4) Odile Jacob – La Documentation française, Paris, juin 2008.

(5) Termes utilisés dans une brochure publiée en janvier 2007 par le Parti socialiste et intitulée « L’inquiétante rupture tranquille de Nicolas Sarkozy » (rédigée sous la direction de M. Eric Besson, qui se ralliera à M. Sarkozy).

(6) Damien Beauchamp, « La politique française au Moyen-Orient : un examen critique », Politique étrangère, Paris, hiver 1987.

(7) Lire « La voix brouillée de la France », Le Monde diplomatique, juin 2006.

(8) Lire « Chirac et l’Iran. Quand la presse s’emballe », blog Nouvelles d’Orient, sur le site du Monde diplomatique, 2 février 2007.

(9) En fait, le président Sarkozy a déclaré que la création d’Israël est « un fait politique majeur du XXe siècle ».

(10) Il fait référence au fait que le grand-père de M. Sarkozy était juif. Une telle remarque écrite par un journaliste français serait dénoncée comme « antisémite ».

(11) Haaretz, Tel-Aviv, 30 décembre 2007.

(12) Cf. Thomas Ferenczi, « L’UE et Israël s’engagent dans un “partenariat renforcé” qui mécontente les Palestiniens », Le Monde, 17 juin 2008.

(2) Fayard, Paris, 2007.

(3) La plupart de nos interlocuteurs ont refusé d’être désignés nommément.

(4) Odile Jacob – La Documentation française, Paris, juin 2008.

(5) Termes utilisés dans une brochure publiée en janvier 2007 par le Parti socialiste et intitulée « L’inquiétante rupture tranquille de Nicolas Sarkozy » (rédigée sous la direction de M. Eric Besson, qui se ralliera à M. Sarkozy).

(6) Damien Beauchamp, « La politique française au Moyen-Orient : un examen critique », Politique étrangère, Paris, hiver 1987.

(7) Lire « La voix brouillée de la France », Le Monde diplomatique, juin 2006.

(8) Lire « Chirac et l’Iran. Quand la presse s’emballe », blog Nouvelles d’Orient, sur le site du Monde diplomatique, 2 février 2007.

(9) En fait, le président Sarkozy a déclaré que la création d’Israël est « un fait politique majeur du XXe siècle ».

(10) Il fait référence au fait que le grand-père de M. Sarkozy était juif. Une telle remarque écrite par un journaliste français serait dénoncée comme « antisémite ».

(11) Haaretz, Tel-Aviv, 30 décembre 2007.

(12) Cf. Thomas Ferenczi, « L’UE et Israël s’engagent dans un “partenariat renforcé” qui mécontente les Palestiniens », Le Monde, 17 juin 2008.

Source: Le Monde Diplomatique

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