Home

BASE_RAISIN

Il faut avoir de la constance pour s’attaquer, après tant d’autres critiques, à la théorie du « choc des civilisations » énoncée dès 1993 par Samuel Huntington. L’historien et philosophe Tzvetan Todorov est bien obligé de se rendre à l’évidence : le livre (1) du polito­­logue néoconservateur américain a beau être assez indigeste et plutôt indigent, il a, par la simplicité tranchée de ses conclusions, enflammé le monde, au point qu’on ne sache plus aujourd’hui le penser hors des catégories qu’il propose. Que l’on réfute ou pas la description du monde de Huntington en « civilisations » définies exclusivement selon le critère ­religieux, les grilles d’analyse sont entrées dans les têtes. Le 11 septembre 2001 a ­définitivement ouvert, de fait, l’ère du choc des civilisations. Face au ressentiment de « l’Islam » – en réalité, des pays ex-colonisés ou asservis –, « l’Occident » a peur. Et chacun réarme son identité, ­unique, et sa culture, éternelle.

Par quel bout, alors, prendre le sujet ? D’abord par l’urgence : la guerre contre le terrorisme a justifié de tels crimes commis en toute bonne conscience – notamment la torture légalisée par les démocraties – que, prévient Tzvetan Todorov, « la peur des barbares risque de nous ren­dre barbares ». Ensuite par l’histoire des idées : Tzvetan Todorov n’est jamais meilleur que lorsqu’il prend les grands mots (barbare, identité collective, culture, civilisation, valeurs, terrorisme, droits de l’homme, liberté d’expression…) et leur fait rendre raison. Il faudrait d’ailleurs, après avoir lu La Peur des barbares, se ­replonger dans son Nous et les autres (éd. du Seuil, 1989), une traversée érudite de la pensée française, de Montaigne à ­Lévi-Strauss, sur la diversité humaine. Dialogue entre les cultures – « toute culture qui ne change plus est une culture morte », affirme-t-il , passerelles entre les êtres et les disciplines, pluralité des identités sont les modes de Tzvetan Todorov. Il voudrait, en ces temps où se dressent de nouveaux rideaux de fer, leur donner une nouvelle vigueur.

Né en Bulgarie, élevé sous le régime le plus stalinien de l’Europe de l’Est, il en a conservé une méfiance à l’égard du détournement des valeurs en leur contraire. Arrivé en France à 24 ans, en 1963, il a dû également louvoyer dans un débat intellectuel alors structuré par le marxisme. Son regard sur la vie française est demeuré « dépaysé », d’où son prix. Il est aussi un des intellectuels français les plus traduits dans le monde, où il représente de plus en plus l’expression d’une pensée européenne. Si la voix modérée de Todorov résonne ici souvent en mineur, c’est l’un des signes d’un débat idéologique sclérosé. Revenant par exemple sur l’affaire des caricatures de Mahomet, puis sur le discours de Ratisbone du pape, il s’insurge contre ce qu’il appelle un « kidnapping des Lumières » de la part de ces « défenseurs conservateurs de la culture occidentale supérieure » qui s’érigent, sans risque aucun de contrarier le consensus dominant, du côté de la liberté contre les ténèbres de l’obscurantisme. Gageons que La Peur des barbares, ce livre accessible, posément et clairement écrit, circulera parmi des lecteurs avides de se forger les outils pour résister aux manichéismes ambiants.

(1) Le Choc des civilisations, éd. Odile Jacob (1997).

Source: Télérama

Lire l’introduction de cet essai sur le site des éditions Robert Laffont

entretien accordé par Tzvetan Todorov à Télérama

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s