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« La dictature, et le processus entier de son avènement, c’était avant tout de divertir. Cela donnait une bonne raison de ne pas réfléchir à des gens qui, de toute façon, ne voulaient pas réfléchir. Je ne parle pas de « petites gens », je parle de mes collègues et de moi-même, des gens de savoir, voyez-vous. J’appartenais à la casse moyenne supérieure allemande. C’était tout ce qui comptait pour moi. J’étais un universitaire, un spécialiste. La plupart d’entre nous ne voulions pas penser aux choses fondamentales et nous ne l’avions jamais fait. Il n’y avait pas besoin. Le Nazisme nous apportait des sujets épouvantables sur lesquelles débattre, – nous les gens décents, et il nous a tenus si occupés par des changements continus et des ‘crises’ et si fascinés, oui fascinés, par les machinations des ‘ennemis nationaux’, extérieurs et intérieurs, que nous n’avions pas le temps de penser à cette chose épouvantable qui grandissait, petit à petit, tout autour de nous. Inconsciemment, je suppose, nous étions reconnaissants. Il n’y a que ceux qui ne cherchent rien qui ne rencontrent jamais l’obscurité. Pourquoi souffrir, en donnant aux choses une attention suprême ? Qui veut réfléchir ! ?


Vivre ce processus, c’est être absolument incapable de s’en apercevoir – je vous prie de me croire – à moins d’avoir un degré de vigilance politique, d’acuité, que la plupart d’entre nous n’ont jamais eu l’occasion de développer. Chaque « petite mesure » était si insignifiante, si bien expliquée ou, à l’occasion, « regrettée », qu’à moins d’avoir pris ses distances dès le début, aucun « allemand patriote » ne pouvait la dénigrer. Ce processus on ne l’a pas vu se développer, de jour en jour.

On ne voyais pas exactement où, et comment agir ». Croyez moi, c’est vrai. Chaque acte, chaque évènement était pire que le précédent, mais juste un peu plus. Vous attendiez le suivant, puis le suivant. Vous attendiez un grand évènement qui choque, pensant que les autres, vous rejoindraient pour résister d’une façon ou une autre. Vous ne vouliez pas agir, ou même parler, seul, vous ne « vouliez pas sortir de votre chemin pour faire des histoires ». Pourquoi pas ? Eh bien, parce que vous n’aviez pas l’habitude de le faire. Et ce n’est pas seulement la peur, la peur de se lever seul, qui vous retient, c’est aussi une réelle incertitude.


L’incertitude est un facteur très important, et, au lieu de diminuer alors que le temps passe, elle augmente. Dehors, dans les rues, dans la communauté générale, « tout le monde » est heureux. On n’entend aucune protestation, et on n’en voit pas. Vous savez en France, en Italie ou en Allemagne, il y aurait eu des slogans contre le gouvernement, peints sur les murs et les palissades, peut être que…, mais il n’y avait même pas cela.
Dans votre communauté universitaire, dans votre propre communauté, vous parliez en privé avec vos collègues, certains d’entre eux ressentant certainement ce que vous ressentiez ; mais que disaient-ils : « la situation n’est pas si mauvaise » ou « vous vous imaginez des choses » ou « vous êtes un alarmiste ».
Et vous êtes un alarmiste. Vous dite que cela va conduire à ceci, mais vous ne pouvez pas le prouver. Ce sont les débuts, oui ; mais comment en être sûr quand vous ne connaissez pas la fin ? D’un côté vos ennemis, la loi, le régime, le Parti vous intimident. De l’autre, vos collègues vous traitent de pessimiste ou même de névrosé. Il ne vous reste que vos plus proches amis, qui naturellement, ont toujours pensé comme vous.

Mais vos amis sont maintenant moins nombreux. Certains se sont réorientés vers d’autres sujets ou se sont enfouis dans leur travail. Maintenant dans les petits rassemblements avec vos anciens amis, vous avez le sentiment de vous parler à vous-même, d’êtes isolé de la réalité des choses. Cela affaiblit votre confiance encore un peu plus et sert de dissuasion supplémentaire. Une confiance pour faire quoi ? Ce donner l’occasion d’agir, cela fait de vous un agitateur, un fauteur de trouble. Alors vous attendez, et vous attendez encore.


Mais le grand évènement qui choque, qui fera que des dizaines, des centaines ou des milliers se joindront à vous n’arrive jamais. C’est toute la difficulté.
Si le dernier et le pire des actes du régime était arrivé juste après le premier et le plus insignifiant, des milliers, oui des millions, auraient été suffisamment choqués pour agir. Si, disons, le gazage des juifs en 43 était arrivé juste après les auto collants « affaires allemandes » apparus sur les vitrines des boutiques non juives en 33, peut-être que…
Mais bien sûr, ça ne se passe pas ainsi. Entre les deux il y a eu les certaines de petites avancées, certaines d’entre elles imperceptibles, chacune d’entre elles vous préparant à ne pas être choqué par la suivante. L’étape C n’est pas si pire que la B, et, si vous ne vous êtes pas opposé à B, pourquoi le faire pour C, Et ainsi de suite jusqu’à D.
Et un jour, trop tard, vos principes, si vous y êtes sensible, vous rattrapent. Le poids de votre propre duplicité est devenu trop lourd, et un incident mineur, dans mon cas mon petit garçon, à peine plus âgé qu’un nourrisson, disant « cochon de juif », fait tout chavirer, et vous voyez que tout, tout a changé et changé complètement sous votre nez. Le monde dans lequel vous vivez – votre nation, votre peuple – n’est pas du tout le monde dans lequel vous êtes né. Les formes sont toutes là, inchangées, toutes rassurantes, les maisons, les boutiques, les emplois, le temps des repas, les visites, les concerts, le cinéma, les vacances.

Mais l’esprit, que vous avez par erreur identifié aux formes, a changé. Maintenant vous vivez dans un monde de haine et de peur, et les gens qui haïssent et ont peur ne le savent même pas eux-mêmes, quand chacun est transformé, personne ne l’est, finalement.
« Soudain tout cela s’écroule, d’un seul coup. Vous voyez ce que vous êtes, ce que vous avez fait, ou plus précisément, ce que vous n’avez pas fait. (Car c’est tout ce qui nous était demandé à tous : ne rien faire). Vous vous souvenez de vos précédentes rencontres à l’université. Vous vous souvenez de tout maintenant, et votre cœur se serre. Trop tard. Vous être compromis bien au-delà de toute réparation.
Et puis quoi ? Vous devez vous tirer une balle. Certains l’ont fait. Ou ’ajuster’ vos principes. Beaucoup ont essayé, et certains, je suppose, y sont parvenu : moi non. Ou apprendre à vivre le reste de votre vie avec votre honte. Cette dernière option est, dans ces circonstances, la plus proche de l’héroïsme : la honte. Beaucoup d’allemands sont devenus ce pauvre genre de héros, vivants avec leur honte.
Une fois la guerre commencée, toute résistance, protestation, critique ou complainte s’accompagnait d’un risque multiplié de très grande punition. Le simple manque d’enthousiasme, ou le défaut d’en faire preuve en public, c’était du « défaitisme ». Vous supposiez qu’il y avait des listes de ceux dont on s’occuperait « plus tard » après la victoire. Goebbels là-dessus était aussi très malin. Il promettait continuellement une ‘orgie de la victoire’, qui ‘prendrait soin’ de ceux qui pensaient que leur ‘attitude de trahison’ était passée inaperçue. Et il l’entendait ainsi, ce n’était pas juste de la propagande. Et cela suffisait à mettre un terme à toute incertitude.
Une fois la guerre commencée, le gouvernement a pu faire tout ce qui était ‘nécessaire’ pour la gagner; il en a été ainsi avec la ‘solution finale’ au problème juif, dont parlaient en permanence les Nazis mais qu’ils n‘avaient jamais osé entreprendre jusqu’à ce que la guerre et ses nécessités leur fassent comprendre qu’ils pourraient le faire et s’en tirer à bon compte. Les gens à l’étranger qui pensaient que la guerre contre Hitler aiderait les juifs avaient tort. Et les gens en Allemagne qui, une fois la guerre commencée, pensaient encore se plaindre, protester ou résister, pariaient sur la défaite de l’Allemagne. C’était un pari à long terme. Peu y ont survécu. »

Extrait des pages 166-73 de “They Thought They Were Free: The Germans, 1933-45 de Milton Mayer, publié par University of Chicago Press. ©1955

http://www.press.uchicago.edu/Misc/Chicago/511928.html

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