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Par Serge Halimi

mai 2000


Préfaçant la pièce de Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, le philosophe Jacques Bouveresse se demande si les bienfaits de la liberté de la presse ne sont pas en train de s’effacer devant ses méfaits (1). Question tabou, il l’admet. Mais est-elle vraiment aussi tabou que cela ? La pièce de Karl Kraus stigmatise les journalistes et le bourrage de crâne de la Grande guerre. Elle fut hélas d’actualité pendant toute la durée des bombardements de l’OTAN au Kosovo (2).

Et elle le redeviendra dès la prochaine opération militaire. Car, après Timisoara et l’invasion américaine de Panama (décembre 1989), après la guerre du Golfe (août 1990-mars 1991), après Maastricht (septembre 1992), ce que chacun a vécu au moment de la guerre du Kosovo – la purification « démocratique » dissimulée sous l’habit de lumière d’une bataille contre la « purification ethnique », l’hystérie propagandiste, les mensonges, les exagérations, les manipulations, les intimidations, les dissimulations, les anathèmes – tout cela amoindrirait terriblement le désir le plus forcené de défendre la « liberté de la presse ». C’est-à-dire par exemple la liberté pour Matra Hachette de posséder l’information (Télé 7 jours, Europe 1, le Journal du dimanche, Paris Match, et tant d’autres), sa diffusion (NMPP, Relais H) et… la fabrication des missiles nécessaires à l’exécution des missions militaires rendues populaires grâce à l’information.

Ainsi, au moment où la presse Hachette poussait à la guerre totale au Kosovo et assimilait les adversaires de l’OTAN à des « complices de Milosevic », les usines Matra fabriquaient tranquillement, moyennant 1 million de francs l’unité, ces missiles guidés au laser qui trouvèrent dans les Balkans quelques « bavures » à faire.

Mais un tel rapprochement – imprudent, insolent, outrancier – entre production d’armes et production d’idées, création de valeur pour l’actionnaire et combat pour les valeurs « humanitaires », inutile de le chercher dans la grande presse, fût-elle formellement indépendante des généraux, des marchands de canon et des vendeurs d’eau. Les réseaux d’alliance, ou « synergies », garantissent à la fois la loi du silence et le choix par l’« information » d’informations idéologiquement formatées pour favoriser la contemplation béate de la nouvelle économie au service du vieil empire : « Diana », « Monica », etc.

Bien sûr, on pourrait ironiser sur l’inceste apparemment voluptueux entre une prévarication institutionnalisée et la concoction obstinée d’une insignifiance tellement tapageuse qu’on la dirait destinée à couvrir le bruit du frottement des corps. Ce qui désarme l’ironie au profit du ressentiment, c’est le ton hautain et permanent des croisés de l’ordre médiatico-marchand. Leur magistère sur l’opinion est désormais si peu discuté, leur omniprésence tellement assurée qu’ils voudraient en plus feindre le rôle d’arbitre des élégances intellectuelles. Tel directeur d’hebdomadaire socialo-publicitaire dispose ainsi de deux émissions régulières dans la principale radio publique, tel directeur d’un grand quotidien parisien du matin anime un talk-show littéraire, tel directeur d’un grand quotidien parisien du soir, passé sans embûche de la LCR à la LCI, mande dans un salon audiovisuel ses « intellectuels » de la semaine (3). C’est-à-dire très précisément ceux (BHL, Sollers, Sollers, BHL) qui éditorialisent déjà dans le grand journal de référence, peut-être parce qu’entre autres qualités ils ne manquent jamais de saluer en bonne place – et comment ne serait-elle pas la meilleure – les ouvrages de ses directeurs.

Ce néototalitarisme onctueux, emprunt de révérence pour le « débat », exige le concours du quarteron de penseurs formatés qui savent s’affronter sur des broutilles et couvrir du fracas de leurs petites divergences la profondeur de leurs convergences inavouées. Dont la démocratie et le marché. Alors que le second, censitaire, ne peut que haïr la première, égalitaire, le dogme d’une corrélation entre les deux, d’abord développé par la pensée ultra-libérale la plus vermoulue, a fini par contaminer l’espace public, parfois avec l’appui des simulateurs de la contestation. Et dans une presse qui ne cesse de clamer que sa liberté est garantie par le concours des annonceurs, qui discuterait encore ce genre de postulat ?

Quand les manipulations de l’information sont habituelles, quand des fabricants d’armes diffusent la morale du jour, quand l’espace public, déjà endeuillé par les privatisations, est envahi par le fracas publicitaire et boursier, quand de « grands » journalistes ne rêvent que de faire équipe avec les maîtres de la planète – lesquels sont aussi les maîtres des médias –, quand une pensée de marché ampute notre compréhension du monde, et quand tout cela se fait au nom de la liberté, comment ne pas partager un instant le sentiment de Karl Kraus qu’appliquée à la presse la « liberté » vaut à peine mieux que la censure ?

Notes :
(1) Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, préface de Karl Kraus, postface de Geral Steig, traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson et Henri Christophe (Agone, Marseille, 2000).
(2) Lire Serge Halimi, Dominique Vidal et Henri Maler,« L’opinion, ça se travaille… » Les médias et les ‘guerres justes’ (Agone, Marseille, 2006).
(3) Il s’agissait à l’époque respectivement de Laurent Joffrin (Le Nouvel Observateur), de Franz-Olivier Giesbert (Le Figaro) et d’Edwy Plenel (Le Monde). Les deux premiers se sont reconvertis, l’un à Libération, l’autre au Point. Edwy Plenel a en revanche quasiment disparu.

Serge Halimi

« La nouvelle censure », Autre Futur, 25 avril-2 mai 2000, n° spécial publié par la CNT numéro à l’occasion de la semaine « Pour un autre futur » organisée en mai 2000.

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