"Ye shall know the truth, and the truth shall make you mad" - Aldous Huxley

Pour un discours mondial laïque et rationnel

In History Commons, politique on 26 janvier 2009 at 12:14
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Palestine

Par Edward W. Saïd

Préface (2003) à « L’Orientalisme »

© Éditions du Seuil


Il y a neuf ans, j’ai écrit une postface à L’Orientalisme (1) : j’y insis­tais non seulement sur les nombreuses polémiques suscitées par le livre depuis sa parution en 1978, mais aussi sur le fait que mon étude des représentations de « l’Orient » était de plus en plus sujette à des interprétations erronées. Que ma réaction soit désormais plus proche de l’ironie que de la colère montre que l’âge est en train de me rattra­per. La mort récente de mes deux mentors intellectuels, politiques et personnels, Eqbal Ahmad et Ibrahim Abou-Lughod(2), m’a apporté tristesse et résignation, mais aussi une volonté opiniâtre d’avancer.

Mon autobiographie, A contre-voie (3), décrit les mondes étranges et contradictoires dans lesquels j’ai grandi et donne une idée des influences que j’ai subies au cours de ma jeunesse en Palestine, en Égypte et au Liban. Mais ce récit s’arrête avant le début de mon enga­gement politique, qui commence en 1967, après la guerre des Six Jours. L’Orientalisme est bien plus proche des tumultes de l’histoire contem­poraine. Il s’ouvre sur une description, écrite en 1975, de la guerre civile au Liban – qui s’achèvera en 1990. Et pourtant la violence et les bains de sang continuent jusqu’à ce jour. Le processus de paix lancé à Oslo a échoué, la seconde Intifada a éclaté, et les Palestiniens subissent de terribles souffrances en Cisjordanie réoccupée comme dans la bande de Gaza.

Le phénomène des attentats-suicides est apparu, avec toutes ses conséquences hideuses, non moins atroces et apocalyptiques que les événements du 11 septembre 2001 et leurs suites : les guerres déclen­chées contre l’Afghanistan et l’Irak. Alors que j’écris ces lignes, l’oc­cupation impériale illégale de l’Irak par les États-Unis et la Grande-Bretagne se poursuit, avec des effets terribles. Tout cela est censé faire partie d’un « choc des civilisations », interminable, implacable et irré­versible. Je m’inscris en faux contre cette idée.

J’aimerais pouvoir affirmer que la compréhension générale qu’ont les Américains du Proche-Orient, des Arabes et de l’islam a un peu progressé. Ce n’est malheureusement pas le cas. Pour de nombreuses raisons, la situation semble bien meilleure en Europe. Aux États-Unis, le durcissement des positions, l’emprise grandissante des généralisa­tions condescendantes et des clichés triomphalistes, la domination d’un pouvoir brutal allié à un mépris simpliste pour les dissidents et pour « les autres » se sont reflétés dans le pillage et la destruction des bibliothèques et des musées irakiens.

Nos leaders et leurs valets intellectuels semblent incapables de comprendre que l’histoire ne peut être effacée comme un tableau noir, afin que « nous » puissions y écrire notre propre avenir et imposer notre mode de vie aux peuples « inférieurs ».

Où sont les terroristes ?

In History Commons, politique on 25 janvier 2009 at 6:25
Par Eric Hazan et Alain Badiou

Le 24 décembre 2008


« Entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur » : c’est la définition du terrorisme dans le code pénal. Une telle entreprise, concertée et de grande ampleur, est menée sous nos yeux depuis des mois. Pour l’intimidation, les moyens sont nombreux et variés : contrôles au faciès dans la rue, rondes menaçantes des GPSR (Groupes de protection et de sécurisation des réseaux) avec leurs chiens d’attaque dans le métro, filtrage des issues des cités par la police, surveillance des banlieues depuis le ciel par des drones à vision nocturne. Sans compter l’intimidation des journalistes, menacés de perdre leur place sur appel téléphonique d’en haut.

Pour ce qui est de la terreur, la récente irruption des forces spéciales cagoulées et surarmées, à l’aube, dans un petit village de Corrèze a été filmée et photographiée, si bien que la France entière a pu imaginer l’effroi des enfants devant le surgissement de ces extra-terrestres. On n’a pas oublié la mort de Chulan Zhang Liu, cette fillette chinoise qui s’est jetée par la fenêtre, l’an dernier, tant elle était terrorisée par un contrôle de police à la recherche de sans papiers. Ni les adolescents qui poussent l’indiscipline jusqu’à se pendre dans leur prison. Ni les fillettes du collège de Marciac terrorisées par les chiens renifleurs. Sans oublier la terreur des malades mentaux qui peuplent les prisons et les bancs publics par grand froid, et auxquels le chef de l’État a promis des mesures techno-médicamenteuses appropriées à la menace qu’ils représentent.

La lutte antiterroriste, avec ses sœurs cadettes que sont la lutte contre l’immigration clandestine et la lutte contre la drogue, ces luttes n’ont rien à voir avec ce qu’elles prétendent combattre. Ce sont des moyens de gouvernement, des modes de contrôle des populations par l’intimidation et la terreur. Ceux qui tiennent aujourd’hui en mains l’appareil d’État ont conscience de l’impopularité sans précédent des mises à la casse qu’ils appellent des réformes. Ils savent qu’une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine. Ils mettent en place un système terroriste pour prévenir et traiter les troubles graves qu’ils prévoient. Les événements de Grèce viennent encore renforcer leurs craintes, dont on peut penser qu’elles sont assez fondées. Car, comme il est écrit à l’article 35 de la constitution de 1793, « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Texte paru dans Politis

Des hommes comme nous ?

In History Commons, politique on 27 janvier 2009 at 9:31

Wall of shame

Wall of shame

Par Tzvetan Todorov

Extrait de « La peur des barbares: Au-delà du choc des civilsations »

© Éditions Robert Laffont


Les explications des conduites par l’appartenance des indi­vidus à leur groupe, plutôt que par des causes chaque fois par­ticulières, sont commodes : on ne se fatigue pas à explorer les situations singulières, on possède d’avance la réponse – qui, de plus, est facile à comprendre et à retenir pour le grand public. En outre, une telle explication a l’avantage de postuler l’infé­riorité de ces êtres : nous savons exercer notre liberté et choisir nos actes, qui relèvent donc d’une analyse politique ou psycho­logique, eux obéissent aveuglément aux coutumes de leur groupe et appartiennent au domaine de l’ethnologie ou des cultural studies. Si ces jeunes des banlieues brûlent les voitures de leurs voisins, ou les bus qui les relient au reste de la ville, ou les écoles fréquentées par leurs petits frères et sœurs, c’est parce qu’ils obéissent à leur ADN culturel : inutile de se poser davantage de questions. La culture d’origine joue alors le rôle réservé à la race au XIXe siècle.

Ce déterminisme rigide concerne plus particulièrement les ressortissants des pays à majorité musulmane. Tous les autres êtres humains agissent pour une variété de raisons : politiques, sociales, économiques, psychologiques, physiologiques même ; seuls les musulmans seraient toujours et seulement mus par leur appartenance religieuse. Comme chez Huntington, les sté­réotypes orientalistes deviennent une explication universelle des comportements les plus variés, censés caractériser le mil­liard d’hommes et de femmes habitant des dizaines de pays en Afrique, en Europe et en Asie. La liberté de l’individu, reven­diquée pour la population de l’Occident, leur est refusée : eux obéissent en tout à leur essence immuable et mystérieuse de musulmans.

De ce point de vue, les auteurs de la violence dans les quar­tiers déshérités des grandes villes européennes se voient rap­prochés des terroristes internationaux, eux aussi mus par leur seule identité culturelle et religieuse, donc par leur apparte­nance collective. Nos actes ont des raisons, les leurs n’ont que des causes. « Afin de rester dans le cercle de la raison, [...] il nous faut à tout prix prêter des arguments aux tueurs », écrit Pascal Bruckner : en fait, donc, ils n’auraient pas d’argu­ments, seulement des pulsions meurtrières qui les agissent à leur insu. Élie Barnavi ajoute : « Ce terrorisme-ci, nous ne le comprenons pas, car il nous est radicalement étranger. » La for­mule devrait être retournée : c’est parce que nous postulons au préalable que ces êtres-là nous sont radicalement étrangers – nous libres, rationnels, c’est-à-dire pleinement humains, eux déterminés, irrationnels, donc incomplètement humains – que nous ne parvenons pas à les comprendre. Car ce n’est pas une explication suffisante que de conclure : «On ignore ce qu’ils veulent, sinon tuer le plus de gens possible, voilà tout. » Vraiment ?

Les guerres sont motivées par le besoin de s’emparer des richesses des voisins, d’exercer le pouvoir, de se protéger des menaces réelles ou imaginaires ; bref, elles ont, on l’a dit, des raisons politiques, sociales, économiques, démographiques. On n’a pas besoin d’évoquer l’islam ou le choc des civilisations pour expliquer pourquoi des Afghans ou des Irakiens résistent aux forces militaires occidentales occupant leur territoire. Ni de parler d’antijudaïsme ou d’antisémitisme pour comprendre les raisons des Palestiniens de ne pas se réjouir de l’occupation israélienne de leurs terres. Ni de citer les versets du Coran pour donner un sens aux réactions des Libanais qui, en 2006, résis­taient à la destruction des infrastructures de leur pays.