
Palestine
Par Edward W. Saïd
Préface (2003) à « L’Orientalisme »
© Éditions du Seuil
Mon autobiographie, A contre-voie (3), décrit les mondes étranges et contradictoires dans lesquels j’ai grandi et donne une idée des influences que j’ai subies au cours de ma jeunesse en Palestine, en Égypte et au Liban. Mais ce récit s’arrête avant le début de mon engagement politique, qui commence en 1967, après la guerre des Six Jours. L’Orientalisme est bien plus proche des tumultes de l’histoire contemporaine. Il s’ouvre sur une description, écrite en 1975, de la guerre civile au Liban – qui s’achèvera en 1990. Et pourtant la violence et les bains de sang continuent jusqu’à ce jour. Le processus de paix lancé à Oslo a échoué, la seconde Intifada a éclaté, et les Palestiniens subissent de terribles souffrances en Cisjordanie réoccupée comme dans la bande de Gaza.
Le phénomène des attentats-suicides est apparu, avec toutes ses conséquences hideuses, non moins atroces et apocalyptiques que les événements du 11 septembre 2001 et leurs suites : les guerres déclenchées contre l’Afghanistan et l’Irak. Alors que j’écris ces lignes, l’occupation impériale illégale de l’Irak par les États-Unis et la Grande-Bretagne se poursuit, avec des effets terribles. Tout cela est censé faire partie d’un « choc des civilisations », interminable, implacable et irréversible. Je m’inscris en faux contre cette idée.
J’aimerais pouvoir affirmer que la compréhension générale qu’ont les Américains du Proche-Orient, des Arabes et de l’islam a un peu progressé. Ce n’est malheureusement pas le cas. Pour de nombreuses raisons, la situation semble bien meilleure en Europe. Aux États-Unis, le durcissement des positions, l’emprise grandissante des généralisations condescendantes et des clichés triomphalistes, la domination d’un pouvoir brutal allié à un mépris simpliste pour les dissidents et pour « les autres » se sont reflétés dans le pillage et la destruction des bibliothèques et des musées irakiens.
Nos leaders et leurs valets intellectuels semblent incapables de comprendre que l’histoire ne peut être effacée comme un tableau noir, afin que « nous » puissions y écrire notre propre avenir et imposer notre mode de vie aux peuples « inférieurs ».






